Du côté de chez Swann

Parallèlement à mes autres lectures, je me suis enfin décidé à plonger dans l’oeuvre « monstrueuse », comme le disait François Mauriac, de Marcel Proust.
Publiée discrètement à compte d’auteur, et quel auteur !, « Du côté de chez Swann » marqua à jamais la littérature mondiale et débutait cette méticuleuse recherche du temps perdu.

Avant de commencer à lire Proust, il convient de déraciner ce préjugé récurrent de la terreur de la phrase trop longue, trop descriptive largement répandue dans le grand public. Comme le disait Madame de Chevigné, de ne pas avoir peur de se prendre les pieds dans ces phrases.
Peu importe, s’arrêter à cela serait s’arrêter aux conseils d’un instituteur pour la future rédaction d’un élève de primaire. Proust vous enveloppe, vous berce, vous charme, vous étonne, vous hypnotise par la virtuosité de sa prose, l’acuité de ses observations et descriptions remontées du tréfonds de sa mémoire. Et perdre cette magie littéraire pour ne s’attacher qu’à une singularité de forme serait bien déséquilibrer la balance de notre bonheur de lecteur.

Avec  » Un amour de Swann » commence donc ces longues réminiscence du passé du « narrateur ». Il y évoque sa famille, sa mère surtout et sa tante avec tendresse et humour. Car, et là encore on ne le dit pas assez Marcel Proust devait avoir beaucoup d’humour. Très vite, l’on va s’habituer à son style su particulier pour devenir un véritable « adepte » de ce peintre délicat au pinceau si fin, si souple à la touche si subtil que nul autre dans la littérature mondiale n’a pu égaler.

Le maître de thé


Avant toute critique de cet ouvrage remarquable, un conseil :
Allez consulter la page wikipédia consacrée à la cérémonie du thé pour en comprendre la teneur et la signification :

Je vous passerai le résumé d’une intrigue qui au fond n’en est pas vraiment une, la liste des protagonistes aux noms japonais que nous retenons mal.
Si effectivement, le livre parle beaucoup de la cérémonie du thé, son sujet me semble tout autre.
Car ces maîtres de cérémonie qui se suicident sur ordre du pouvoir m’ont moi fait immédiatement penser à un autre philosophe, grec celui-là, qui absorba la cigüe : Socrate, bien sûr.

Et il s’agit peut-être ici, sous couvert d’un récit historique revisité, de tenter de comprendre ces rapports entre pouvoir et philosophie, entre intemporalité et relativité.
Avec une intense subtilité Yasushi Sinoue va s’attacher à tenter d’analyser pourquoi trois maîtres de cérémonie ont choisi le suicide plutôt que la soumission.
Un officiant peut-il, même si il est au service du pouvoir, annihiler tout ce en quoi il croit dans la seule fin de sa survie physique ? Alors qu’immuable, il sert le thé à ces samouraïs qui vont s’entre-tuer, ne représente-t-il pas justement une sagesse impassible face aux agitations de son temps.
Dans un Japon médiéval extrêmement ritualisé, hiérarchisé quelle était la place de la créativité, de l’innovation, de l’honneur ?  Entrer dans la tradition et dans l’histoire n’implique-t-il pas le sacrifice de son égo porté au service de l’art ?
Autant de questions auxquelles ce roman répond avec intelligence et délicatesse.

 

L’ordination

Ceux qui savent encore qui fut Julien Benda (1867-1956) et ils doivent être de plus en plus rares, évoqueront son livre le plus retentissant : « La trahison des clercs ». L’homme fut un redoutable polémiste, épinglant les lâchetés et compromissions d’une époque si trouble. En philosophe du réel, il s’est opposé à tous les fanatismes avec vigueur et courage. Comme des hommes comme lui nous manquent aujourd’hui !
Avec son roman « l’ordination » paru en 1911, ce n’est pourtant pas Benda, le combattant de la liberté et de la dignité qui se révèle mais un écrivain à l’extrême sensibilité.
L’ordination nous retrace l’histoire toute simple d’un amour et de sa mort. Une histoire mille fois narrée mais qui devient ici, sous la plume inspirée de Benda un pur chef d’oeuvre.
Rappelant ce que firent de mieux Flaubert ou Huysmans en cette description de la lente dégradation de l’amour, il les dépasse, les transcende.
Et pourtant, personne n’évoque ce roman court et si riche. Personne à l’exception, à ma connaissance de Paul Léautaud qui connaissait bien Julien Benda.
Fin observateur, subtil psychologue, il a su retraduire dans « L’ordination » les affres de l’amour qui se dilue dans le temps et l’on songe au très long « Belle du seigneur » qui lui doit sûrement beaucoup.
Il est temps de réhabiliter ce texte déchirant et profond, l’un des plus beaux du corps littéraire français.

Les vieilles

Nicole, jeune retraitée s’installe au Trou, le lieu de villégiature apprécié des personnes de grand âge. Avec elle, nous allons découvrir le monde palpitant de tous ces vieillards à la vieille d’une catastrophe annoncée.

Et voilà tout !

Encore une fois, j’ai été la victime d’une couverture accrocheuse mettant en avant le visage sympathique d’une vieille dame. L’idée aussi, avait l’air marrante, surfant sur cette vague de livres consacrés aux frasques de quelques vieillards originaux.

L’accroche  annonçait :

« Dans ce roman, irrésistible de fraîcheur, Pascale Gautier bouscule, avec humour et impertinence, nombre d’idées reçues sur la vieillesse. »

Mais le bouquin achevé après 2OO pages de répétitions et de poncifs, ont a fini de déchanté.

D’abord cette écriture d’une gamine de quinze ans n’amuse qu’un temps. Puis, on est abattu par la pauvreté des situations : mamies caustiques et oublieuses, pomponnées ou alcooliques, elles sont parfumées au déjà vu ou lu. On ne bouscule pas les idées reçues sur la vieillesse, on les accumule !

Le tout n’est jamais exempt de vulgarité qui semble tenir place « d’humour et d’impertinence ».

Exemple : de vieilles dames se suicident devant la boutique d’un boucher et une passante de s’exclamer : « Pourtant, la viande c’est son rayon ! » Hilarant, non ?

Côté impertinence ?  « Si t’as des scrupules tu fais pas de politique ../..  Si t’as des scrupules, tu fais curé ». Affligeant !

Il semble donc que l’auteur ait voulu profiter de la manne de tous ces retraités en bâclant un livre destiné à ce public inculte et pressé qui lit aujourd’hui n’importe quoi.

On se prend alors à essayer de trouver quelque chose à sauver de ce naufrage, en vain !

 

Simulacron 3

Que savons-nous de la réalité de cet univers ? Tout ce que nous percevons, ne l’est que par le filtre de nos sens et de notre cerveau. Imbriqué dans cette réalité n’en existe-t-il pas une autre ? Nous croyant libres, ne sommes-nous pas au contraire, influencés sans même le percevoir.

Les cinéphiles reconnaîtront dans ces profondes interrogations le thème de deux films majeurs au moins : « The Truman Show » et « Matrix », bien sûr. Eh bien, tous deux se sont très fortement inspirés d’un roman paru en 1964 et écrit par Daniel F. Galouye : « Le Simulacron 3 », sans forcément l’avoir dit !

La REACO, puissante société met au point un ordinateur le Simulacron capable de supplanter « les Sondeurs », véritable plaie de ce monde qui ont tous pouvoirs pour interroger les gens sur toutes sortes de sujets. Dans le Simulacron sont transférés les personnalités totales d’une multitude d’individus et leur environnement. Ils vont ainsi, sous forme virtuelle, interagir et remonteront à leurs contrôleurs une foule d’informations, utilisables à de nombreuses fins. Les Sondeurs voient ainsi leur pouvoir menacé.
Formidable roman de science-fiction, on s’étonne que Galouye ait pu avoir de tels dons de visionnaire. Il nous décrit un monde qui est très proche du notre. Si nous ne sommes pas clonés dans une machine, Internet se sert en temps réel de la masse d’informations que nous lui confions, l’analyse, l’utilise à toutes sortes de visées : commerciales, psychologiques, politiques…
Mais Galouye va beaucoup plus loin encore en supposant que nous-mêmes pourrions être, au-delà de ce monde matériel, manipulés, contrôlés dans le même but de remontée d’informations et de sensations.
Baudelaire n’avait-il pas déjà annoncé que nous n’étions que des marionnettes dont d’autres tiraient les fils.
Certes ce concept de mondes imbriqués ne fut pas imaginé par Galouye, la philosophie grecque l’avait déjà suggéré. Plus près de nous, Lewis Carroll et son Alice, « Le magicien d’Oz » sont construits sur ce même postulat du Déus ex machina mais ce roman majeur  de la Science-fiction des années soixante pousse ce paradoxe à son summum.

Paranoïaques s’abstenir !

Amours

Voilà un livre qui me laisse perplexe.
Attiré par la couverture si « suggestive » (et encore semble-t-elle édulcorée par rapport aux premières éditions) mais aussi par les mentions des prix RTL-Lire et des Libraires, j’entamais confiant sa lecture.
Et dès le début, je fus très surpris par l’indigence de son style, la platitude des situations.
Au début du vingtième siècle, dans une petite ville de province, un couple bourgeois. Lui, notaire, se distrait du manque d’ardeur sexuelle de son épouse en violant sa bonne.  Sa femme incapable d’enfanter décidera de garder le fruit de ces turpitudes ancillaires.
Et tout d’un coup, on se retrouve en plein naturalisme ! Zola, Flaubert, Huysmans… même pas morts ! A une différence essentielle, le style et la pauvreté des situations, la naïveté des ressorts dramatiques. Et peut-on même parler de drame alors que l’on a plutôt le sourire aux lèvres devant tant de poncifs et de stupidités accumulées.
Alors le livre fermé avec soulagement, on se demande qui a décerné autant de prix a un roman aussi désert.

L’océan au bout du chemin

Quel étrange univers que celui de ce livre !

Je ne goûte pas particulièrement la littérature fantastique et débilitante pour gamins, genre « Harry l’empoté » (j’ai fait l’effort de lire le premier tome, sans réelle surprise, sans déplaisir non plus).
Mais là tout est différent.

Il y a pourtant aussi des sortes d’entités venues d’on ne sait où, terrifiantes. Mais, l’univers de Gaiman est plus onirique que fantastique et je me suis laissé envoûter par les aventures étranges de ses « jeunes héros ». La seule référence qui me vient à l’esprit pour tenter de rapprocher ce récit poétique et sombre d’une autre œuvre est le sublime film de Charles Laughton : « La nuit du chasseur ».
Ici, un homme revient sur les lieux de la plus mystérieuse des expériences. Alors qu’il était enfant, un locataire de ses parents est retrouvé mort dans la voiture familiale. Son père pour lui éviter l’horreur de la découverte du cadavre le confie à des voisines. C’est alors que tout va commencer…

Narré avec le ton et le regard d’un enfant de sept ans, ces successions de plongés et d’intrusions dans des univers parallèles capture votre intérêt au point d’en oublier la forme si simple du récit pour s’immerger dans ce songe fantastique. Rappelant parfois les contes d’antan, alternant la chaude chaleur des cuisines salvatrices à la pénombre inquiétante des bois, on est pris par cette prose poétique et envoûtante et les pages défilent nous menant sans ennui vers un dénouement qui ne serait en être un.

Éloge des femmes mures

Ceux qui s’attendent en lisant ce livre à des descriptions salaces d’ébats amoureux seront déçus. Car contrairement à la photographie, un rien racoleuse de son édition française, le livre si il relate bien les relations amoureuses et sexuelles d’un adolescent puis d’un jeune homme hongrois ne tombe jamais dans l’érotisme et encore moins dans la pornographie.

Lorsque le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt rappelle le vieil adage chinois. Et j’ai beaucoup plus lu la terrible condition de la Hongrie constamment soumise aux envahisseurs les plus barbares, la misérable existence d’un enfant abandonné à son destin que les frasques sexuelles que nous décrit pourtant avec humour l’auteur.

Quoiqu’il en soit de ces horreurs habilement passées au second plan, le livre en reste très agréable à lire, d’un style fluide et prenant, chargé d’autodérision et finalement de conseils de bon sens que j’aurais aimer recevoir adolescent.
Car par expérience, cet homme nous confesse qu’il fut heureux en fréquentant des femmes plus mures que lui et parfois bien malheureux avec celles de son âge, souvent cruelles et inexpérimentées.

Peut-être existe-t-il un ouvrage qui soit le pendant féminin de celui-ci ?
Il est en tout cas indéniable que ce très plaisant roman a du marquer son temps car il n’est pas sans rappeler l’écriture d’un Kundera.

La Reine des lectrices

D’Alan Benett, j’avais déjà lu le touchant « La dame à ma camionnette »  et cette « Reine des lectrices » paraissait assez sympathique à la lecture de son résumé.
Seulement voilà, on ne fait pas spécialement de bons romans à partir d’une seule idée simple : la reine Elizabeth II se met à la lecture.
A la rigueur, Benett aurait-il pu tenir une nouvelle mais ici le paradoxe veut que sur très peu de pages, l’on s’ennuie très vite tellement tout sent le remplissage.

Il aurait été pourtant assez drôle, je crois, de confronter les lectures d’Elizabeth II à sa vie royale, de la conduire à changer son mode d’existence mais il ne doit pas être très facile pour un écrivain britannique de bousculer la tradition et sa reine.

Amusant mais sans plus.

 

Silence

Que l’on ne s’y trompe pas ce roman n’est surement pas écrit comme le furent certains récits d’aventures chrétiennes, à des fins d’édification. Non, il s’agirait plutôt d’une quête mystique d’une vaste réflexion autour du Silence de Dieu ou de l’universalisme supposé de certaines croyances.

Alors que de nombreuses pratiques religieuses ne cherchent pas à s’imposer, d’autres ont gardé leur esprit conquérant des origines. Et, par la parole ou l’épée se sont ainsi répandus christianisme et Islam, précédant ou le plus souvent suivant des conquêtes militaires. Au gré des fluctuations politiques, ces religions furent acceptées ou violemment rejetées.

Ce livre nous retrace ce que furent les persécutions subies par les missionnaires chrétiens au Japon. Mais en Europe même, ces mêmes chrétiens persécutèrent eux des cathares, des juifs ou des musulmans… L’inquisition inventée par les dominicains tortura de nombreux « hérétiques », de pseudos sorcières et les fit périr par le feu au nom d’un Dieu d’amour qui avait eu pour commandement justement de ne pas tuer !
La croyance en une religion quelconque ne peut en aucun cas justifier la mort d’un homme mais l’aliénation mentale des hommes ne le sait toujours pas.
Il est probable que le christianisme ne se serait jamais implanté en occident sans une volonté politique et que la force de ses martyrs n’y aurait rien changé. C’est cela que tente de comprendre le roman de Shūsaku Endō à l’échelle du Japon et au travers des tourments d’un prêtre pour qui la sainteté de la vie va finalement s’imposer devant la projection idéalisée d’un Dieu éternellement silencieux.
Ce roman prenant, pour qui s’interroge sur tout cela, a la force d’un Graham Green dans « La puissance et la Gloire » et marquera son lecteur.