En route

en-route

On imagine mal aujourd’hui l’effet que produisit la sortie du long roman de Huysmans. Pour en prendre la mesure, il faut se pencher sur la critique de l’époque, tour à tour élogieuse ou assassine.
Ce livre est à tort, nommé « roman d’une conversion » mais son personnage principal n’a jamais abandonné son attachement profond au catholicisme. Perdu dans le monde, étourdi de plaisirs et de satisfactions d’orgueil (comme nous tous), Durtal parvient au seuil de ses vieux jours et se rend compte qu’il est seul et empli de remords. Ses amis, connus dans le roman « Là-bas », sont décédés et, peu à peu, sombrant dans la dépression, il erre dans Paris à la recherche de plaisirs plus spirituels que seuls peuvent encore lui procurer les chants religieux et la contemplation de quelques églises parisiennes.
Insensiblement contournant ses craintes d’inconfort et d’introspection radicale, un prêtre plus cultivé et surtout plus fin que la moyenne le pousse à faire une retraite d’une semaine au sein d’une Trappe. Ce séjour déclenchera la catharsis.
Intervention divine pour certains, purge émotionnelle pour d’autres, Durtal sera transformé à jamais.
Mais ce retour de l’enfant prodige ne va pas annihiler pour autant l’esprit critique de Durtal.  Beaucoup alors assimilant Huysmans à Durtal,  reprocheront à l’écrivain les coups de griffes de son personnage récurent au clergé séculier.

Grand érudit, maîtrisant parfaitement le long fleuve inspiré de la mystique chrétienne, Huysmans ne s’en laisse pas compter et sait reconnaître l’âme baignant en Dieu de celle des tartuffes et dévots (de ville). D’un style époustouflant de maîtrise, de création poétique et parfois aussi de réelle rosserie, Huysmans se délecte avec aisance et pédantisme de la bêtise de son temps. Car l’un de nos plus brillants romanciers que ces contemporains amères qualifièrent d’opportuniste, demeure un esprit d’exception, une intelligence vive douée d’un incroyable acuité.
Paradoxalement, ce retour en religion impulsé par le si douteux Huysmans et son livre à succès draina vers l’Eglise bon nombre de chrétiens de surface qui se mirent à réfléchir plus profondément à l’essence même de leur âme. Et cela, le clergé l’accepta sans barguigner.

Le moine

marabout267-19xx

Mises au couvent intempestives, prédicateurs et moines cédant aux attirances de chairs tendres et voluptueuses, fantômes sanglants, brigands sournois Matthew Gregory Lewis ne ménage pas ses effets pour surprendre et éveiller l’intérêt de ses lecteurs du XVIII ème siècle dont la première fut, dit-on, sa mère.
Ce qui a du enthousiasmer un public porté à la licence ou au merveilleux nous fait malheureusement sourire aujourd’hui.
De coïncidences extraordinaires en renversements de situations improbables, on se prend à lire les longs monologues d’agonisantes et les effets par trop appuyés du  jeune Lewis.
On sent chez l’impétrant en littérature horrifique l’influence de grands prédécesseurs comme son presque compatriote Walter Map et parfois l’on songe aux auteurs dits « picaresque », à Boccace…

Fantastique, horreur, critique de l’emprise du fait religieux sur la vie de ses contemporains font aussi rappel de ces écrivains « gouliards ». Le tout étant parfaitement écrit et prenant une forme si plaisante que l’on en oublie les invraisemblances et les outrances propres à ces temps.

Nous irons tous au paradis

Nous-irons-tous-au-paradis_2554

Je rechigne en règle générale à lire des romans contemporains écrits par des américains (USA s’entend) car leur style est souvent très pauvre et assez puéril.
Mais il s’est fait un tel battage autour des romans de Fanny Flagg que j’ai fini par lire « Nous irons tous au paradis ». Le thème d’une vieille dame ressuscitée avait l’air sympa. Mais très vite, le récit se révélant d’une insipide niaiserie, j’eus beaucoup de mal à ne pas en décrocher.
Le sujet ferait tout au plus la substance d’une nouvelle et encore peu originale. Aussi a-t-il été nécessaire de rallonger la sauce : réaction de tous à l’annonce du décès, réaction de tous à l’annonce de la renaissance, détails sur les uns et les aussi inintéressants qu’ennuyeux. Le tout ayant la même substance que du marshmallow frais !
Les expériences dites de mort imminentes  sont maintenant bien connues du grand public et ne méritaient pas un traitement romanesque aussi stupide. Dans le même genre il vaut mieux lire les thanatonautes de Bernard Werber ou pour réellement s’informer les livres de Raymond Moody ou d’Elisabeth Kübler-Ross.

Martiens, go home

martiens-go-home-188690Le roman de l’américain Fredric Brown ne date pas d’hier, il est sorti en France en 1957 et depuis, est considéré comme un classique de la SF.
Le prétexte de l’invasion d’insupportables martiens est ici utilisé pour dénoncer les tares du genre humain. L’idée n’est pas nouvelle même en 1957 de trouver en l’autre si différent, la distanciation suffisante pour tourner au ridicule nos multiples travers.
Ce qui fait donc toute la saveur de ce roman parfaitement iconoclaste est sa qualité d’écriture et surtout son humour corrosif et jubilatoire.
Religion, politique, économie, psychiatrie autant de sujets où pense se nicher l’excellence de nos intellects finissent sous la plume de Brown par devenir stupides et dérisoires.
Un roman qui finalement, même 60 ans après sa parution reste un OVNI  de la littérature de genre.

D’autres vies que la mienne

Autres vies
D
eux « Juliette » viennent de mourir. L’une sous la vague du tsunami de 2004 au Shri Lanka, et l’autre d’un cancer à Lyon. Emmanuel Carrère fréquentait les parents de la petite fille lors de vacances en Asie, l’autre Juliette était sa belle-soeur, juge à Vienne (Isère).
Témoin direct des ravages de la mort de ces êtres sur leurs proches, Carrère va enquêter sur la vie de sa belle-soeur handicapée avant sa disparition, intrigué par l’attitude d’un autre juge, collègue de la défunte, également atteint par le cancer.

Comment peut-on surmonter l’horreur de la mort d’un enfant, de la maladie, du handicap ? Que faire de sa vie après ?

Les deux juges ont décidé de se battre pour les plus démunis, tentant de se servir de la loi contre les organismes de crédit. Et l’on sent bien que ce combat a touché l’auteur au point qu’il en décrit avec attention la teneur.  Vivre certes mais la maladie, le handicap ne sont pas les seuls obstacles, il fait aussi se battre parfois pour survivre sans argent, démunis en proie aux rapaces parasites que sont les banques, assurances, et organismes de toutes sortes, souvent en marge de la loi.
Vivre encore, en l’absence de son unique amour, survivre pour élever ses enfants, payer leur maison.
Quelque soit le milieu, nul n’est, bien sûr, à l’abri du malheur, de la souffrance qui a mille manières de nous atteindre.

Emmanuel Carrère dans un ouvrage simple mais lumineux nous incite a comprendre que dans d’autres vies que les nôtres se retrouvent les mêmes peines, les mêmes interrogations.
Un memento mori salutaire et pudique qui nous emporte vers la vie.

Le royaume

1507-1

Il est rare qu’un ouvrage me laisse perplexe à ce point.

S’attachant à imaginer l’itinéraire de vie de l’évangéliste Luc, Emmanuel Carrère va nous faire replonger dans la proto-histoire du Christianisme, tenter d’en discerner les tendances créatrices.
Ce sera aussi pour lui, l’occasion de se replonger dans sa propre histoire de croyances.
Pour avoir tout comme lui, pratiqué certains cercles d’ésotéristes, médité, fait du yoga et longuement étudié les évangiles, je dois dire que je n’ai guère appris en le lisant.
Les très bons documentaires de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur : « Corpus Christi » et « L’origine du Christianisme » nous ont largement éclairés aussi sur les débuts du christianisme tels que les ont revisités exégètes et scientifiques.
Discerner la part de vérité et celle de la création littéraire dans ces textes fondateurs n’est pas inintéressant de la part d’un écrivain mais l’ouvrage aurait mérité d’être traité avec plus de rigueur et beaucoup moins de digressions stupides ou vulgaires.
Car vouloir vulgariser de tels questions ne veut pas forcément dire les rendre vulgaires en prenant ce ton faussement détaché, cette ironie féroce de bobo parisien qu’adopte trop souvent, peut-être même inconsciemment Carrère.
Ces quatre cent dix pages ne font surtout et finalement qu’éviter le cœur essentiel de la grande question chrétienne pourtant posée au tout début de l’ouvrage et qui demeure celle de la Résurrection et sur cette question, j’ai trouvé Carrère par ailleurs si disert particulièrement sec.

Un fauteuil sur la Seine

Maalouf

L’idée de ce livre du grand Amin Maalouf est partie de son regret de n’avoir pu évoquer un historien qui a beaucoup contribué à la construction d’un de ses livres les plus célèbres : « Les croisades vues par les arabes ». Ne pouvant donc évoquer Joseph Michaud, l’auteur d’une monumentale histoire des croisades lors de son élection à l’Académie française dans ce même fauteuil n°29 que l’historien avait occupé, Maalouf se prit à vouloir évoquer « ses ancêtres » assis autrefois sur ce siège prestigieux.

L’idée est plaisante et part d’un noble sentiment, celui de vouloir rendre hommage à cette généalogie fictive quelque soit au fond la réelle importance ou place que ces hommes laissèrent dans les mémoires. Ces communs des immortels côtoient donc des immortels peu communs.
Parmi les premiers, des Pierre Bardin, Nicolas Bourbon, Pierre Flourens et autres cardinaux de Luynes ou Claris de Florian ; parmi les seconds des Ernest Renan, Henry de Montherlant, Claude Bernard ou Lévi-Strauss dont les biographies sont autrement plus captivantes.
Mais si l’ensemble constitue un recueil original, il n’en est pas pour autant plus passionnant que certaines notices de Wikipédia et encore ont-elles le mérite d’être faiblement illustrée.
Plus qu’un fauteuil sur la Seine, mieux vaut voir là un fauteuil sur l’Histoire de France. Poste privilégié de quelques personnes qui ont, un temps, pensé touché à l’éternité.
Bien écrit, fort bien documenté, cet ensemble de portraits se laisse toutefois parcourir mais ne restera pas un des ouvrages majeur de l’académicien Amin Maalouf.

Nujeen, l’incroyable périple

nujeen_

Tout d’abord, un grand merci aux éditions HarperCollins et ses distributeurs français pour m’avoir permis de lire avant sa sortie officielle le 1er novembre prochain, le livre co-écrit par Nujeen Mustafa et Christina Lamb.

Nujeen est née en 1999 à Manbij, au nord de la Syrie, au sein de la si peu connue communauté Kurde. Nujeen est née prématurément et cela a causé des troubles moteurs et sensoriels que l’on regroupe sous le nom de paralysie cérébrale. Elle a donc passé son enfance le plus souvent dans des appartements dont le dernier était situé au cinquième étage d’un immeuble de l’antique ville d’Alep. On sait le martyre de cette cité. Pour seule distraction, la jeune fille a son petit téléviseur…

Pour avoir lu Niroz Malek, je savais aussi combien vivre à Alep annonçait une mort certaine. Avec courage et bon sens, la famille de Nujeen a décidé de quitter cet enfer mais pour aller où et comment ? Comment surtout, lorsque comme Nujeen on ne peut se déplacer qu’avec un vieux fauteuil roulant.

Commence alors un long et dangereux périple. Nujeen et sa sœur Nasrine vont tenter de rejoindre leur frère Shiar Abdi en Allemagne. Se nourrissant de la détresse de ces milliers de famille en exode, bandits, passeurs, fonctionnaires corrompus vont tenter de les saigner toujours plus.
Ce qui pour d’autres fut une magnifique croisière en méditerranée, un merveilleux voyage touristique en Europe du Sud va se transformer en cauchemar pour les deux jeunes femmes.

Je dois infiniment remercier Nujeen qui par ses mots simples, son regard émerveillé et parfois naïf, son humour et sa tolérance nous permet de reconquérir notre dignité, notre humanité. Son périple nous plonge dans la souffrance de ces « réfugiés » qui nous font maintenant si peur. Non, ils ne sont pas tous sales, sans éducation, violents, extrémistes et fanatisés. Parmi eux, tentent de survivre des gens comme vous et moi, parfois plus instruits et plus tolérants que vous ou moi.
Nujeen ne voulait pas être « un numéro » et en cela elle a été entendue et exhaussée.

Alors que le vieux continent se referme sur ses peurs ancestrales, Nujeen nous rappelle que nous  pouvons tous, un jour ou l’autre, tout perdre et notre morgue avec. Moi qui avec ma famille, tout comme Nujeen, avons si souvent été jetés sur les mers et les routes en suis intimement convaincu.

Les 18 dernières heures de Jésus

jesus

Peut-on aujourd’hui alors qu’enfin l’histoire semble pouvoir se libérer de la censure omniprésente qu’exerçait le Vatican tenter de mieux cerner la véritable fin de Jésus ?

C’est à cette question qu’a essayé de répondre ce livre de Corrado Augias qui est un best-seller en Italie.

Plus personne ne doute de l’historicité du personnage Jésus mais est-on certain que tout ce que veulent bien lui attribué les évangélistes soit vrai ? De remarquables travaux ont été effectués ces derniers temps et la série documentaire « Corpus Christi » en a rassemblé l’essentiel en 1997. Corrado Augias se réfère d’ailleurs à nombre d’intervenants de cette émission.
Mais loin de nous assurer de quelques certitudes, bien au contraire le livre diffuse en tous points le doute. S’appuyant sur les personnages majeurs de Ponce Pilate, Caïphe et Hanne, l’auteur remet en question le déroulé du jugement, les manipulations des uns et des autres pour arriver à leurs fins et tente de démonter les ré-écritures successives et orientées des évangélistes.

Ce qu’il ne sait pas, il l’imagine sous forme de dialogues, récits et témoignages, laissant aussi place aux questionnements de l’historien.
Cependant, on reste sur une insatisfaction générale car à trop vouloir mélanger les genres, le lecture ne s’y retrouve pas.

Charlotte

images

J’ai tendance à me méfier des têtes de gondole, de ces écrivains qui font un best-seller par trimestre, les Musso, Levy, Bussy… Par principe, je n’achète pas.
Mais voilà, le principe serait stupide si je n’avais au moins lu un de leurs livres, ou plusieurs pour pouvoir au moins apprécier en relative honnêteté.
Aussi, n’ayant jamais rien lu de David Foenkinos ai-je été attiré par son treizième roman : « Charlotte ».

Le sujet en est dramatique, une jeune femme, Charlotte Salomon issue d’une famille juive allemande se découvre une passion pour la peinture et tout le monde lui reconnait du génie. Mais elle va devoir affronter une terrible malédiction familiale et la pieuvre noire de l’hitlérisme.
Sur cette biographie terrible, David Foenkinos a su avec délicatesse et affection écrire un récit émouvant. Sous la forme d’une sorte de documentaire écrit où parfois, il se met en scène sur les lieux mêmes que connut Charlotte, il retrace l’itinéraire déchirant d’une âme pure sans affectation, sans ostentation et avec pudeur et talent.
A juste titre, le récit a reçu le prix Goncourt des étudiants 2014 et le Renaudot.