L’océan au bout du chemin

Quel étrange univers que celui de ce livre !

Je ne goûte pas particulièrement la littérature fantastique et débilitante pour gamins, genre « Harry l’empoté » (j’ai fait l’effort de lire le premier tome, sans réelle surprise, sans déplaisir non plus).
Mais là tout est différent.

Il y a pourtant aussi des sortes d’entités venues d’on ne sait où, terrifiantes. Mais, l’univers de Gaiman est plus onirique que fantastique et je me suis laissé envoûter par les aventures étranges de ses « jeunes héros ». La seule référence qui me vient à l’esprit pour tenter de rapprocher ce récit poétique et sombre d’une autre œuvre est le sublime film de Charles Laughton : « La nuit du chasseur ».
Ici, un homme revient sur les lieux de la plus mystérieuse des expériences. Alors qu’il était enfant, un locataire de ses parents est retrouvé mort dans la voiture familiale. Son père pour lui éviter l’horreur de la découverte du cadavre le confie à des voisines. C’est alors que tout va commencer…

Narré avec le ton et le regard d’un enfant de sept ans, ces successions de plongés et d’intrusions dans des univers parallèles capture votre intérêt au point d’en oublier la forme si simple du récit pour s’immerger dans ce songe fantastique. Rappelant parfois les contes d’antan, alternant la chaude chaleur des cuisines salvatrices à la pénombre inquiétante des bois, on est pris par cette prose poétique et envoûtante et les pages défilent nous menant sans ennui vers un dénouement qui ne serait en être un.

Éloge des femmes mures

Ceux qui s’attendent en lisant ce livre à des descriptions salaces d’ébats amoureux seront déçus. Car contrairement à la photographie, un rien racoleuse de son édition française, le livre si il relate bien les relations amoureuses et sexuelles d’un adolescent puis d’un jeune homme hongrois ne tombe jamais dans l’érotisme et encore moins dans la pornographie.

Lorsque le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt rappelle le vieil adage chinois. Et j’ai beaucoup plus lu la terrible condition de la Hongrie constamment soumise aux envahisseurs les plus barbares, la misérable existence d’un enfant abandonné à son destin que les frasques sexuelles que nous décrit pourtant avec humour l’auteur.

Quoiqu’il en soit de ces horreurs habilement passées au second plan, le livre en reste très agréable à lire, d’un style fluide et prenant, chargé d’autodérision et finalement de conseils de bon sens que j’aurais aimer recevoir adolescent.
Car par expérience, cet homme nous confesse qu’il fut heureux en fréquentant des femmes plus mures que lui et parfois bien malheureux avec celles de son âge, souvent cruelles et inexpérimentées.

Peut-être existe-t-il un ouvrage qui soit le pendant féminin de celui-ci ?
Il est en tout cas indéniable que ce très plaisant roman a du marquer son temps car il n’est pas sans rappeler l’écriture d’un Kundera.

La Reine des lectrices

D’Alan Benett, j’avais déjà lu le touchant « La dame à ma camionnette »  et cette « Reine des lectrices » paraissait assez sympathique à la lecture de son résumé.
Seulement voilà, on ne fait pas spécialement de bons romans à partir d’une seule idée simple : la reine Elizabeth II se met à la lecture.
A la rigueur, Benett aurait-il pu tenir une nouvelle mais ici le paradoxe veut que sur très peu de pages, l’on s’ennuie très vite tellement tout sent le remplissage.

Il aurait été pourtant assez drôle, je crois, de confronter les lectures d’Elizabeth II à sa vie royale, de la conduire à changer son mode d’existence mais il ne doit pas être très facile pour un écrivain britannique de bousculer la tradition et sa reine.

Amusant mais sans plus.

 

Silence

Que l’on ne s’y trompe pas ce roman n’est surement pas écrit comme le furent certains récits d’aventures chrétiennes, à des fins d’édification. Non, il s’agirait plutôt d’une quête mystique d’une vaste réflexion autour du Silence de Dieu ou de l’universalisme supposé de certaines croyances.

Alors que de nombreuses pratiques religieuses ne cherchent pas à s’imposer, d’autres ont gardé leur esprit conquérant des origines. Et, par la parole ou l’épée se sont ainsi répandus christianisme et Islam, précédant ou le plus souvent suivant des conquêtes militaires. Au gré des fluctuations politiques, ces religions furent acceptées ou violemment rejetées.

Ce livre nous retrace ce que furent les persécutions subies par les missionnaires chrétiens au Japon. Mais en Europe même, ces mêmes chrétiens persécutèrent eux des cathares, des juifs ou des musulmans… L’inquisition inventée par les dominicains tortura de nombreux « hérétiques », de pseudos sorcières et les fit périr par le feu au nom d’un Dieu d’amour qui avait eu pour commandement justement de ne pas tuer !
La croyance en une religion quelconque ne peut en aucun cas justifier la mort d’un homme mais l’aliénation mentale des hommes ne le sait toujours pas.
Il est probable que le christianisme ne se serait jamais implanté en occident sans une volonté politique et que la force de ses martyrs n’y aurait rien changé. C’est cela que tente de comprendre le roman de Shūsaku Endō à l’échelle du Japon et au travers des tourments d’un prêtre pour qui la sainteté de la vie va finalement s’imposer devant la projection idéalisée d’un Dieu éternellement silencieux.
Ce roman prenant, pour qui s’interroge sur tout cela, a la force d’un Graham Green dans « La puissance et la Gloire » et marquera son lecteur.

Pays de neige

Peut-on imaginer en France, une institution telle que celle des Geishas ? Ces jeunes femmes éduquées à la pratique de la musique, de la danse, à parler littérature et arts étaient chargées moyennant finances de tenir compagnie à des messieurs désoeuvrés. Métier pouvant parfois déboucher sur un mariage avantageux à Tokyo, rarement en province…

Le protagoniste de ce roman, en cure dans une petite ville thermale rencontre donc la jeune Komako qui par besoin personnel devient une geisha. Mais loin d’être une geisha de seconde zone, elle se révèle douée de très grandes qualités et une relation s’instaure entre cet homme marié épris de danse européenne et cette provinciale si atypique.

On sent que Kawabata à partir de cette trame assez simple mais porteuse de sublimes et poétiques descriptions y a adjoint au fil des temps d’autres protagonistes, rassemblant peu à peu de courts récits éparses mais peu importe. Car ici, l’intérêt du roman réside moins dans l’intrigue que dans la beauté formelle de l’écriture. Qualité sûrement atténuée encore malgré toute la richesse d’une belle traduction.
On doit également faire abstraction de ce premier degré de lecture qui peut passer pour rébarbatif à certains pour songer à l’approche allégorique des saisons qui peignent cette montagne. Comme par ailleurs la force de vie de Komako peut s’opposer à l’instinct de mort de sa rivale qui ne pourra semble-t-il revivre qu’à Tokyo où justement meurt la tradition japonaise au profit du modernisme.
Avec l’écriture de Kawabata se révèle toute l’intelligence et la finesse de la grande littérature japonaise faite d’une grande acuité d’observation et de rendu, à la fois active et contemplative.

Mort de Jiro Taniguchi

Ce 11 février nous quittait un immense artiste Jiro Taniguchi. Ce japonais fut, selon moi, le plus grand dessinateur que connu son pays depuis bien longtemps et un artiste qui, à l’égal des plus grands auteurs de bandes dessinées mondiaux, ne cessera d’être reconnu.

Né en 1947, il fut, peut-être à tort, classé comme auteur de mangas alors que son style le rapprochait beaucoup plus des dessinateurs européens. Son dessin d’une remarquable clarté et d’une immense sensibilité est unique et le seul que j’ai jamais vu capable de retraduire l’intériorité de ses personnages.
Porteurs souvent d’une langueur et d’une nostalgie poétique, ses traits si fins se faisaient aussi les vecteurs de tous ces petits riens qui font nos vies.
La France a reconnu plus que le Japon toutes les qualités de l’oeuvre de Taniguchi et une fois encore, on doit à notre pays de rendre ainsi hommage aux plus grands créateurs.

S’inspirant souvent de romans : Quartier lointain, Le journal de mon père, Elle s’appelait Tomoji, Les années douces… Autant de chefs d’œuvres qui ne cesseront d’être lus et appréciés.

Mon âge

Vaut-il la peine d’écrire ici sur un livre sur lequel on aura finalement si peu à dire et rien  (ou presque) à retenir ?

J’avais pourtant été attiré par le texte de présentation toujours sensible aux notion d’âge, de temps. Mais cette impression de notes jetées là, ce récit éclaté, déstructuré ne m’ont pas touché. Pire, il m’ont fortement ennuyé. Ecrit dans ce style de cours élémentaire propre à la littérature contemporaine, cet exercice ressemble fortement à une collection de rédactions sur tous les thèmes qui ont passé par la tête de l’auteur. Répétitions, considérations stupides, poncifs et descriptions infantiles se suivent quelque soit l’âge supposé du sujet.
Et finalement, on se demande si cette écriture puérile ne masque pas par snobisme ou parisianisme une réelle vacuité de pensée. Vacuité qu’au fond l’auteur revendique pour échapper au temps et à ses ravages !

 

Le corps de ma mère

Je me souviens encore enfant, en Tunisie, avoir de nombreuses fois croisé ces énigmatiques femmes couvertes de bracelets et de pendentifs, parfois de tatouages. Ma grand-mère maternelle qui, par son physique méditerranéen, aurait pu être l’une d’elles avait d’ailleurs conservé ces lourdes fibules et ces bracelets d’argent qui ressemblaient à de grosses menottes. On les craignait sans les connaître comme on craignait en France les lanceuses de sort.
Fawzia Zaouri a tenté de nous retracer l’existence de sa mère, fille d’un petit village du bled tunisien, cette mère que j’aurais pu rencontrer enfant.

Presque ethnographique si on ne s’attache qu’à la seule substance des informations retrouvées, souvent poétique et lyrique, le récit de cette femme expatriée maintenant en France est exceptionnel. Car si il est bien une communauté au monde fermée à toute divulgation intime, c’est bien celle des femmes musulmanes.

Le personnage haut en couleurs de cette mère s’affirme au fil du livre pour nous livrer une femme courageuse et pragmatique mais baignant aussi dans l’obscur mondes des Djinns et des mannes ancestrales. Loin de la soumission aux hommes que l’on imagine, souvent manipulatrice, cette mère obligée laisse exploser, la maladie venant, ses frustrations et ses désirs. Médiatrice entre un monde que l’on croyait heureusement perdu et le modernisme libéré dont sa fille vivant en France est la brillante image, elle confie ses souffrances et ses rêves à une élue mais pas aux siens.

Ces femmes dignes et maltraitées par l’Islam car Allah ne les aime pas et s’en défie, persifle les Imams on fait et feront la Tunisie de demain. Un roman riche d’enseignements.

Le vieux saltimbanque

Je viens de lire que Meryl Streep se demandait qu’est-ce que l’on pouvait bien trouver à Jerry Lewis qui ne la faisait pas rire. Jerry comme beaucoup d’artistes de génie américains ont du leur succès à la France. Ce fut aussi le cas de Jim Harrison qui dans ce dernier livre de mémoires redit combien la France lui a sauvé la mise et permit de vendre et donc de continuer à écrire. On ne dira jamais assez que notre pays fut et doit rester ce lieu privilégié de croisement de toutes les cultures du monde dans le respect et la tolérance.

Dans « Le vieux saltimbanque », le grand Jim Harrison nous livre ses dernières confessions. Drolatique et iconoclaste, le livre nous apprend comme élever des cochons, se sortir d’une fosse sous-marine et combattre des saltimbanques maudits. Tragique aussi, on y apprend comment l’âge venu, il faut renoncer au sexe, parfois à l’alcool mais jamais à la poésie.
Paradoxe vivant et maintenant mort, Harrison aimait les oiseaux et la poésie tout en tombant dans les poncifs du père Hemingway, genre : chasse, pêche et biture. Du vieux saltimbanque, on continue à apprendre que l’on ne doit jamais se fier aux apparences et que Dieu peut être une rivière à truites ou même une ex-rivière sans truites et sans eau.

Le dernier Gardien d’Ellis Island

Une partie de ma famille a émigré de Malte pour s’installer aux Etats-Unis où aujourd’hui elle a fait souche. Vers 1910, mes ancêtres sont donc passés par Ellis Island, îlot non loin de New-York où étaient sélectionnés ceux qui pourraient entrer et vivre dans le pays. C’est dire si le roman de Gaëlle Josse m’attirait.
S’attachant aux souvenirs du dernier directeur du centre administratif de l’île, Gaëlle Josse imagine, sans réelle surprise, sa rencontre avec une belle immigrée. Rencontre sur laquelle je ne peux m’étendre de peur de vous gâcher la lecture de ce livre.
On ne peut dénier une certaine qualité d’écriture au romancier mais ne développant pas assez la psychologie profonde de son personnage ou l’ardeur de son amour pour cette femme, on s’attache finalement assez peu à une histoire dont on devine l’issue.
L’ouvrage aurait donc mérité soit plus d’ampleur, soit au contraire beaucoup moins encore !
Et l’on se plait à imaginer comment un Stefan Zweig ou un Somerset Maugham aurait pu magnifier cette rencontre dramatique en une simple nouvelle.
Cependant on peut, au fil du récit, reconstituer ce que fut la dureté de cette quarantaine obligée pour les plus misérables, se réjouir que tout cela n’existe plus ou au contraire craindre que cela ne revienne…